Je m'appelle Scholastique Mukasonga, je suis née au Rwanda au bord de la rivière Rukarara dans la préfecture de Gikongoro.
Mon premier livre INYENZI ou LES CAFARDS va paraître le 2 mars 2006 chez Gallimard dans la collection Continents noirs. Dans ce livre, je raconte mon enfance à Nyamata ou ma famille a été déportée en 1960 et ou elle a été massacrée pendant la génocide d'avril 1994.
Ce livre je l'ai écrit pour tous ceux qui ont été exterminés à Nyamata, et dont je suis l'une des seules à conserver la mémoire. J'ai élevé pour eux ce tombau de papier.
Mon blogue vous appartient, j'attends toutes vos réactions auxquels je m'efforcerai de répondre.
Scholastique Mukasonga
Inyenzi ou les cafards
En 1958, ma famille suivit le sous-chef Ruvebana, nommé dans la province de Butare. La sous-chefferie se situait à l'extrême sud de la province, sur les crêtes dominant la vallée de la Kanyaru dont le cours marque la frontière avec le Burundi. De notre nouvelle maison, à Magi, au pied du mont Makwaza, sur le rebord abrupt de la crête, on découvrait un horizon immense : la vallée de la Kanyaru et ses marais de papyrus et, au delà, une bonne partie de la province de Ngozi au Burundi
A la maison, on ne voyait que rarement mon père ; il avait un bureau, qui existe encore, face à la résidence du sous-chef, mais qu'il occupait rarement car il vaquait sur son vélo à des occupations qui restaient pour moi profondément mystérieuses.
Après qu'on eut incendié leur maison, les Tutsis furent rassemblés dans l'église et les salles de classe de la mission de Mugombwa. Ils y restèrent à peu près deux semaines avant d'être déportés à Nyamata
C'est sur la colline de Rebero que se sont regroupés la plupart des habitants de Gitwe, de Gitagata et de Cyohoha pour se défendre contre la horde des assasins.
On n'a pas érigé de Mémorial à Rebero. Rien qui rappelle ceux qui sont tombés que des roches et des pierres blanches et rousses.
Dans la brou roussie par la saison sèche, ce qui fut l'enclos d'Antoine, mon frère aîné, est facile à reconnaître . Lui seule possède de grands arbres aux feuillages toujours verts, bizarrement exotiques parmi la végéttion épineuse. Il les avait planté avec les graines qu'il ramenait de l'institut agronomique de Karama. Il en prenait grand soin. Je m'agenouille à leurs pieds. Je pleure au pied des grands arbres.
La piste longe de hautes haies vert sombre, comme de grandes tentures de deuil, les euphorbes des anciennes clôtures devenues folles.
Le véhicule s'est arrêté. A gauche de la piste, toujours ce fouillis de buissons, de fourrés : "Regarde, me dit Emmanuel, tu ne reconnais pas? C'est chez Cosma, c'est chez Stéfania, c'est chez toi!" Je regarde l'enchevêtrement des taillis, j'ai peine à me convaincre : c'est chez moi.
Je me trace difficilement un passage parmi les ibihehaheha, ces arbustes dont les tiges creuses servaient de chalumeau. Ils ont tout envahi. Puis le fourré s'éclaircit, je traverse une étendue de terre rase : c'est notre ancien champ. La limite est toujours marquée par un imicyuro dont les feuilles soignent les maladies de peau et qu'en débroussant, on prenait bien soin d'épargner.
Et soudain je me trouve à l'entrée d'un enclos que cachait jusque là un creux du terrain : la maison principale, rectangulaire, en terre battue ...
Un vieil homme en short est apparu dans l'encadrement de la porte, il avance vers nous. Je n'ai pas de peine à le reconnaître, c'est bien lui, le voisin que ma mère avait invité à "ma fête" en 1986 ... En 1994, il était toujours là. Qu'a-t-il vu? Qu'a-t-il fait?
Je regarde le grand ficus. Non, les assasins n'ont pas réussi. Mes deux fils sont vivants. Ils ont vu le grand ficus qui garde la mémoire, comme lui, ils se souviendront.
La femme au pieds nus
POUR ILLUSTRER "LA MAISON DE STEFANIA" ( chapitre III; p. 33-43)
Dans le Rwanda de Stefania, il n'y a pas de villages. Les habitations sont dispersées sur la pente des collines...
De grandes clotures de bambou délimitent les demi-cercles de plusieurs cours imbriquées les unes dans les autres...
Dans la seconde cours, la plus vaste, on rentre les vaches chaque soir. Seuls, les hommes et les filles vierges ont le privilège de les traire et on a bien pris soin de ramasser les bouses, cette
matière précieuse où l'on prend plaisir à enfoncer sa main...
Le grand dôme de paille de l'inzu, comme surgi de terre, occupe le fond de cette cour principale...
Il faut se baisser pour y entrer , d'abord sous une sorte de visière bien peignée, puis sous les gros bourrelets de roseaux et de papyrus qui encadrent la porte...
L'ikigo, l'arrière-cour, est le domaine des femmes...
Mais bien sûr, ce n'était pas l'enclos que je viens de décrire que pouvait construire Stefania. On n'était plus sur le haut versant de la colline d'où nous avions été chassés, mais dans la
plaine sèche et poussiéreuse du Bugesera... Aussi l'inzu de Stefania ne serait qu'une simple hutte...
Bonjour tout le monde,
Voici en avant première la couverture de mon livre et sa quatrième de couverture. Je vous rappelle qu'il sort jeudi prochain. Je rappelle à tout le monde que mon blog est un endroit où la parole est libre.
Scholastique Mukasonga
Voici l'affiche pour mon livre
Chers lecteurs, bonjour.
Juste pour vous dire que mon livre est sorti,comme prévu, hier le 2 mars et que vous pouvez le trouver
dans toutes les librairies.
Je présenterai mon livre Inyenzi ou les Cafards au cours de la Table ronde organisée par les édition Gallimard en compagnie d'autres auteurs de la collection Continents Noirs
lundi 6 mars à 19h. Maison de l'Amérique latine, 217 bd. Saint-Germain,75007 Paris.