Derniers Commentaires

Rechercher

Mardi 20 avril 2010 2 20 /04 /Avr /2010 10:48

Revue arès

                       De la peur à la mort

 

 

L’Iguifou. Nouvelles rwandaises de Scholastique Mukasonga (Gallimard, 2010)
 

Ce qui fait de L’Iguifou, un livre à part entière, et non un simple recueil de nouvelles, c’est cette unité d’esprit de l’écrivaine Scholastique Mukasonga qui réussit à transmettre sa personnalité à chacune des histoires, et donc à les rattacher ensemble d’un lien étroit, voire charnel.

Car, au travers de récits tels que L’Iguifou, Le malheur d’être belle ou Le deuil, on reconnaît le drame qui frappe le peuple tutsi des nombreux massacres perpétrés par leurs voisins Hutu jusqu’au génocide rwandais en lui-même. Cependant, Scholastique Mukasonga se permet, à partir des personnages de ses « Nouvelles rwandaises », de rappeler, outre le deuil et la mort, l’exil obligeant chacun/ chacune à fuir le Rwanda. Il n’est pas possible, pour le Tutsi, de vivre constamment dans la peur. Face à ce destin barré par la mort que leur réservent les Hutu, il n’y a d’autre choix que de prendre la fuite, et, partant, de subir la faim (l’« iguifou » en rwandais) dans un pays frontalier comme le Burundi, de perdre tout espoir d’une existence meilleure, puisque, en tant qu’exilés, les Tutsi ont perdu la principale ressource garante de leur survie, soit l’élevage des vaches. Bref, il y a comme une nostalgie, parfois, du Rwanda, terre où chacun, le Hutu comme le Tutsi, semblait pouvoir manger à sa faim. Mais cette nostalgie de la terre ne peut faire oublier à nouveau la crainte des militaires, l’angoisse de ces meurtres collectifs que l’enfant tutsi apprend à connaître dès son plus jeune âge.

Se consacrant à évoquer l’existence d’Helena dans Le malheur d’être belle, l’écrivaine retrace le paradoxe qui constitue chaque vie du Tutsi, puisque même les avantages nés d’un don capricieux de la nature peuvent se retourner contre celui-ci. Comme si le prix attaché au genre humain prenait une valeur particulière pour certains ; lesquels se voient contraints à cette limite extrême qui est le droit à la survivance.

Il faut avouer, pourtant, que L’Iguifou et Le deuil, c’est-à-dire la nouvelle qui introduit et celle qui clôt l’ouvrage, nous donnent, au final, la clé pour comprendre. Le Tutsi connaît peut-être plus qu’aucun autre cette proximité avec la mort ; du fait qu’il a connu l’exil, et surtout le deuil. Déjà loin des siens, l’auteur nous fait ressentir la douleur de l’exilé(e) d’apprendre par une simple lettre la perte de sa famille. Le génocide a, par-delà les victimes, frappé les vivants, je veux dire, tous ceux qui ont perdu des proches, tous ceux qui pleurent dès que quelqu’un leur fait part d’un décès rappelant leur propre deuil, un deuil sans corps, sans la possibilité de pouvoir regarder avant que le cercueil ne se ferme celui qui n’est plus.

Peut-être que la pitié qui nous touche profondément, parce qu’elle ne peut que nous rappeler la nôtre, s’éloigne du fondement de la morale cher au philosophe Arthur Schopenhauer. Or, il n’y a pas d’autre moyen que d’éprouver sa propre humanité dans le malheur de l’Autre ce dernier n’est, en effet, plus un étranger pour nous ; oui, a contrario de ce qu’affirme Schopenhauer, c’est cela le fondement de la morale, une éthique qui laisse à chacun le besoin de s’éprouver à la fois en lui-même et à l’égard d’autrui. Je et l’Autre possèdent cette structure identique/intersubjective laquelle correspond à la condition d’appartenir, subséquemment, au genre humain.

 

 

Thomas Dreneau

 

http://revueeplares.jimdo.com/litt%C3%A9rature/scholastique-mukasonga/

Par Scholastique Mukasonga
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés