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Mardi 1 juin 2010 2 01 /06 /Juin /2010 14:39

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RETOUR DU RWANDA

 

De retour au pays. Au Rwanda évidemment. Ce n’est que pour quelques jours, mais ils me sont nécessaires pour me donner, auprès des miens, des vivants et des morts, la force nécessaire pour écrire mon prochain livre.

Jeanne-Françoise, ma nièce, rescapée du génocide me fait visiter le nouveau Kigali. Elle en est fière et moi aussi. Il y a de quoi ! Le Kigali d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui que j’avais fui en 1973 et qui, à part quelques modestes bâtiments officiels, était tout au plus un gros bourg morose perdu dans la montagne. En 1984 et 1986, lorsqu’avec mon passeport français j’ai pu revenir, non sans précautions, au Rwanda, Kigali était le royaume des voleurs : il était impossible de s’y promener en portant un sac et il était recommandé de coudre l’argent liquide à l’intérieur de ses vêtements. En 2004, j’avais parcouru un Kigali en pleine mutation et aujourd’hui, la métamorphose de la ville en véritable capitale (sans doute 1000 000 d’habitants) saute aux yeux.

Inutile de décrire les grands bâtiments, les tours des centres d’affaire, celle de Ernst & Young comme à la Défense, dont s’émerveille Jeanne-Françoise, les banques, les hôtels, les commerces. Les boutiques un peu sordides autrefois tenues par des Grecs ou des Pakistanais sont devenues des grandes surfaces ou de véritables galeries marchandes qui appartiennent à des Rwandais. Sur les pentes escarpées, des pavillons ont remplacé les cases de terre et de tôles. « Tu vois, me dit Jeanne-Françoise, c’est comme en Europe. »

La ville est affairée. La circulation est intense mais disciplinée. A Kigali, on respecte les feux rouges, un piéton peut emprunter les passages protégés sans risquer la mort, aux nombreux ronds-points, ornés d’une statue de femme, l’une de ces Rwandaises qui prennent une si grande part à la renaissance du pays, on accorde la priorité selon les règles du code de la route. Il est vrai que le permis de conduire n’est plus une simple formalité pour laquelle il suffit de mettre le prix : des auto-écoles se sont ouvertes un peu partout, même dans les petites villes de l’intérieur. L’alcool au volant est sévèrement réprimé : à mon grand étonnement, j’ai vu des Rwandais commettre la grave impolitesse de refuser une bière parce qu’ils allaient prendre le volant. Autre sujet d’étonnement, on ne marchande plus la course des taxis. Les chauffeurs appliquent le tarif et avec honnêteté ! Je tends à mon taxi un billet de 500 francs (environ 7 Euros). « Je n’ai pas la monnaie, s’excuse-t-il, mais si vous voulez, je vous laisse mon numéro de portable, je vous prends demain et je déduirai de la course ce que je vous dois. » Je me résigne à perdre les quelques centimes d’Euros que représente ce qu’il me doit. Mais le surlendemain, je retrouve, par hasard, le même taxi, et sans que je le lui demande, il me décompte du prix de la course ce qu’il me devait.

Je suis à Kigali la semaine de la Commémoration du génocide. Tout le monde parle de la Cérémonie. La Cérémonie officielle, c’est au stade. Il y aura le discours de Kagame. « Mais, dit mon frère, chacun organise sa Cérémonie où il veut. Pour nous, ce sera où les nôtres ont péri, à Nyamata. » En attendant le jour de la Cérémonie, je téléphone a un ami. Il m’invite aussitôt à un colloque qui se tiendra le lendemain à l’hôtel Serena. N’entre pas qui veut dans le palace et je n’ai pas de carton d’invitation mais mes livres me tiennent lieu de laissez-passer. « C’est vous Mukasonga, s’étonnent les gardiens et les hôtesses ? » Mon premier livre surtout, Inyenzi, est pour moi un véritable passeport. Les participants aux colloques viennent de tous les horizons : Américains, Québécois, Africains du Sud, Africains de l’Ouest… mais la majorité des intervenants sont des Rwandais qui s’expriment en français, en anglais et surtout en kinyarwanda.

Mes livres m’attirent des confidences. Dans un bar branché, quelqu’un que je ne connais pas m’aborde. Il a lu l’Iguifou, la nouvelle La Gloire de la vache l’a beaucoup frappé. Il tient à me raconter un fait étrange qui lui est arrivé au début du génocide. Il faisait parti du contingent de l’Armée patriotique rwandaise cantonné à Kigali pour y superviser la bonne application des accords d’Arusha. Dès le 7 avril, au lendemain du crash de l’avion d’Habyarimana, ils sont encerclés et bombardés. Ils n’ont aucunes nouvelles de l’extérieur seulement des rumeurs de massacre. Eux-mêmes pensent qu’ils ne pourront résister longtemps. C’est alors que, dans le réduit où ils sont confinés, est apparu un veau, un veau nouveau-né qui traînait encore le cordon ombilical. Il ne sait comment le veau est apparu ni comment il a disparu mais il est persuadé que c’est ce veau mystérieux qui les a protégés et sauvés. Curieusement, en rentrant en France, au cours d’un colloque où je lis quelques pages de La Gloire de la vache, un rescapé du génocide, il était alors tout jeune, vient me raconter spontanément une histoire à peu près semblable : lui aussi est persuadé que l’apparition d’une vache a été pour lui le signe qu’il serait sauvé.

Kigali possède à présent une véritable librairie : Ikirezi. On y trouve les dernières parutions françaises. Les prix littéraires sont tous là. Mes trois livres sont en bonne place. «  Ils se vendent, me dit-on, et on se prive pour les acheter. » En effet, les livres sont au prix français ( 13e.90 = 9000Frw.). Cela représente environ 1/3 du salaire moyen.

 

Nous allons avec les survivants de la famille (mon frère, son épouse et ses enfants, les deux filles survivants de ma sœur aînée) rendre hommage à nos morts à Nyamata. Une magnifique route goudronnée descend en vingt minutes dans la vallée de la Nyabarongo. Je revois la mauvaise piste que j’ai tant de fois empruntée, la peur au ventre, sachant les mauvais traitements que les soldats qui gardaient le pont sur la rivière réservaient aux Tutsi. Le vieux pont de fer existe toujours mais un nouveau franchit l’eau rougeâtre qui, lors du génocide, a charrié tant de cadavres. Le centre de l’agglomération, longue rue bordée de quelques boutiques, n’a pas changé mais un grand projet va bouleverser la région, le Bugesera : on construit un aéroport international qui sera, espère-t-on la plaque tournante de l’Afrique centrale. On se dispute les terrains. La spéculation va bon train. Mon frère a refusé il ne sait combien d’offres pour les ruines de la petite boutique que mon père tenait au marché de Mayenge.

Dans l’église du massacre, les vêtements des victimes sont toujours suspendus. On ne sait comment on va pouvoir les conserver, mais qu’est devenue la statue de la Vierge au voile ensanglantée ? Je descends dans la crypte. Les cercueils sont alignés sur six étages de rayonnages. Le seul cercueil qui porte un nom est à l’entrée. Je n’ose pas aller jusqu’au bout de la catacombe tant l’obscurité m’oppresse.

La route goudronnée va jusqu’à la frontière du Burundi. De plus en plus de camions empruntent cette route de Bujumbura à Kigali. Nous prenons à droite la piste vers Gitagata, le village anéanti des miens. Nous passons au pied de la colline de Rebero où les habitants de Gitagata ont tenté de résister à la foule des assassins avant d’être massacrés par les Forces armées rwandaises (FAR). Gitagata est toujours désert. Personne n’ose s’y installer. Les anciennes parcelles des déplacés sont toutes couvertes de manioc. En effet, le gouvernement ayant menacé de confisquer les parcelles abandonnées, les rares survivants et surtout leurs héritiers qui, comme moi et mon frère, avaient dû s’exiler, ont fait planter du manioc. J’ai du mal à reconnaître l’emplacement des maisons de mon frère aîné et de celle des parents. Il y a bien les ficus qui servaient de poteaux aux clôtures et sont devenus de grands arbres. Mais lesquels choisir ? Les enfants nous interrogent : « Où habitaient grand-père et grand-mère ? » Après discussion, nous  choisissons un ficus. C’est là qu’on rendra hommage à nos morts. En kinyarwanda, cela s’appelle guterekera.

Me revoici en France. Je ramène tant d’images. Elles tourbillonnent encore dans ma tête. Il faut attendre encore un peu. Mais je sais que bientôt, si loin du Rwanda, peut-être au bord de la mer, elles me donneront la force d’écrire.

 

 

                                                                    Scholastique Mukasonga

 

 

 

L'Iguifou. Nouvelles rwandaises de Scholastique Mukasonga. Gallimard, "Continents noirs", 112 p., 13,50 €.

Par Scholastique Mukasonga
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