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Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 12:21

LES TRADITIONS DE LA ROYAUTE SACREE AU RWANDA

 

 

Ces quelques notes de lecture ne prétendent en aucune façon présenter un tableau complet de l'idéologie de la royauté sacrée du Rwanda et des rituels qui la mettaient en scène. Je voudrais simplement laisser entrevoir la complexité de la civilisation traditionnelle du Rwanda ancien dont le mwami, le roi, constituait le pivot mystique. J'espère que ceux qui seraient intéressés par le sujet complèteront et rectifieront au besoin ces quelques pages.

 

 

LES CYCLES ROYAUX

 

Les règnes des rois du Rwanda se succédaient selon un cycle de quatre noms qui suivaient un ordre fixe:

 

                          Cyirima

                          Kigeri

                          Mibambwe

                          Yuhi

Chaque cycle s'ouvrait par un roi dit « roi vacher » qui portait alternativement les nom de Cyirima ou de Mutara. Ce qui donnait donc les successions de cycles suivantes:

 

                            Cyirima

                            Kigeri

                            Mibambwe

                            Yuhi

 

                             Mutara

                             Kigeri

                             Mibambwe

                             Yuhi

 

 

 

L'abbé Alexis Kagame auquel on doit d'avoir recueilli dans les années 50 une bonne part des traditions rwandaises donne une synthèse du fonctionnement de cette titulature royale:

 

Chaque dénomination avait une attribution spéciale relevant du code ésotérique de la dynastie. Mutara et Cyirima étaient rois des vaches; Kigeli et Mibambwe étaient rois des conquêtes. Yuhi  était roi du feu (symbole de la pérennité de la  lignée). Lorsque Mutara mourait, sa momie était conservée à Gaseke (dans la commune de Rutobwe) et y restait durant les trois règnes suivants, recevant un culte destiné à faire prospérer le bovidé. Cyirima étant ensuite intronisé, il célébrait le cérémonial des Abreuvoirs et la momie de Mutara était transférée à Rutare où elle était enterrée. Une fois terminée la célébration des Abreuvoirs, le roi publiait solennellement qu'était aboli le culte des ancêtres et que ceux qui étaient morts avant la dite célébration ne pouvaient plus intervenir dans les affaires des vivants. On commençait ainsi une nouvelle génération avec ceux qui décéderont après cette célébration. À la mort de Cyirima, sa momie sera vénérée durant trois générations en attendant que vienne le Mutara suivant qui recommencera le même cérémonial.

Alexis Kagame, La documentation du Rwanda sur l'Afrique interlacustre des temps anciens, in La Civilisation ancienne des peuples des Grands Lacs, 1981, pp. 304-305.

 

 

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*Au palais du Mwami

 


UNE GEOGRAPHIE RITUELLE

 

Au cycle des titulatures royales correspond une division rituelle du pays. Le territoire situé à l'intérieur de la grande boucle que parcoure la Nyabarongo au centre du Rwanda est opposé aux régions qui se trouvent au-delà soit sur la rive gauche de la rivière.

 

Ainsi Yuhi, dernier roi du cycle, est confiné à l'intérieur de la boucle de la Nyabarongo.  Il lui est interdit de franchir la rivière. Son rôle rituel essentiel est, on l'a vu, de rénover le feu sacré allumé par Gihanga, le fondateur mythique de la dynastie. À la cour, dans une hutte dédiée à l'esprit de Gihanga, le feu perpétuel, était veillé par une catégorie spéciale de ritualistes.

 

Les « rois vachers », Cyirima et Mutara, doivent rester à l'intérieur du grand méandre de la Nyabarongo jusqu'à l'accomplissement d'un rituel complexe appelé « la voie de l'Abreuvage ». Ils peuvent alors établir leur capitale au-delà de la rivière.

« La voie de l'Abreuvage », si l'on prend comme exemple le rituel que doit accomplir un Mutara, consiste à transférer la dépouille du Cyirima précédant (trois rois avant lui) de Gaseke, à l'intérieur de la boucle, où il a été boucané et honoré, à Rutare sur l'autre rive de la Nyabarongo. Ce rituel ne peut être accompli qu'après la mort de la reine mère, ici la mère biologique puisqu'après la mort de celle-ci une reine-mère fictive était nommée. Si le roi vieillissait,était malade et risquait de mourir, la reine-mère était censée se suicider.

Mutara, à sa mort, était boucané en dehors du territoire délimité par la boucle de la Nyabarongo. Kigeri, son successeur, était intronisé en même temps du même côté de la rivière. Les deux cortèges, celui du roi défunt et celui du nouveau Kigeri, traversait presque simultanément la rivière. La dépouille de Mutara précise le rituel franchissait la Nyabarongo « la nuit du jour où Kigeri traverse la rivière .»

 

Les Kigeri et les Mibambwe étaient des rois guerriers appelés « rois de la ceinture ». Ils n'étaient soumis à aucun interdit territorial. Leur rôle rituel était restreint si ce n'est les rituels périodiques comme l'umuganura (la fête annuelle des prémices du sorgho) ou occasionnels en cas de sécheresse, de guerre, d'épizootie, d'épidémie etc.

 

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SCAN0007*La grande boucle de la Nybarongo

 

 


 

LES ABIRU

 

Le rituel royal (ubweru) a été transmis par l'abbé Alexis Kagame qui avait été initié au savoir des ritualistes en 1945 et le publia dans la revue Zaïre en 1947. Une autre version, provenant d'une source anonyme, a été publiée par Marcel d'Hertefeld et André Coupez sous le titre La Royauté sacrée au Rwanda, ( Tervuren, Belgique). Le rituel se compose de dix huit morceaux (17 publiés) appelés inzira, terme qui signifie route, chemin, voie. Ils décrivent sans aucun commentaires exégétiques, les différentes cérémonies rituelles qui concernent l'exercice de la royauté (intronisation, inhumation, guerres, etc.) ou celui des pouvoirs charismatiques attribués au roi en divers circonstances (sécheresse, inondation, épidémie, etc.).

 

Le processus rituel était confié à la mémoire d'un certains nombre de ritualistes, chacun étant responsable d'une partie du rituel. On ne connaît pas le nombre des abiru. Ils étaient choisis dans des lignages déterminés. Les abiru issus du lignage des Batsobe, des Batege et des Bakono avaient le titre de roi rituel, possédaient un enclos considéré comme capitale et un tambour dynastique emblème de leur pouvoir.

Les abiru devaient garder le secret absolu sur la partie du rituel qui leur étaient confiée. Celui qui trahissait les secrets de la royauté était puni de mort. On contrôlait la mémoire des dépositaires des rites. La moindre lacune entraînait destitution et déshonneur.

 

La tradition veut que, seuls, deux abiru étaient appelés à connaître celui que, parmi ses nombreux fils, le roi avait choisi comme successeur. Quatre lignages pouvaient donner des épouses au roi. Le roi qui inaugurait un cycle, soit un Mutara ou un Cyirama, déterminait avec les abiru les lignages dans lesquels ses successeurs prendraient l'épouse qui donnerait l'héritier et deviendrait reine-mère sans laquelle le roi ne pouvait régner ( si la mère biologique du roi venait à mourir, on désignait une reine-mère fictive). On voit que le rôle politique des grands abiru était considérable et que les grands dépositaires des rituels se trouvaient placés au centre des intrigues de la cour.

 

 

 

DES TRADITIONS RECENTES

 

 

N'allons pas croire que ces institutions rituelles si sophistiquées remontent à des temps immémoriaux, qu'elles ont toujours existé depuis  un lointain horizon préhistorique. Les rites ont une histoire et même une histoire récente.

On peut en effet dater l'institution du cycle des noms dynastiques tel qu'il fonctionnait à la fin du XIX° siècle  du règne du roi Rujugira à la fin du XVIII° siècle ( voir Jan Vansina, Le Rwanda ancien, Karthala, pp. 135-136). Cette réforme des institutions rituelles tendait certainement à renforcer l'aura mystique du mwami mais elle renforçait surtout la puissance politique des abiru et celle des lignages privilégiés qui, seuls, pouvaient fournir des épouses au roi.

 

L'Afrique a une histoire et les rites que découvrent et décrivent les Européens au début du XX° siècle ne remontent pas comme ils le croient trop souvent à une haute antiquité. Ils sont le produit d'évolutions, de révolutions, l'expression de luttes politiques. Un Afrique figée dans ses rites et ses mythes archaïques n'a existé que dans la vision raciste d'ethnologues aujourd'hui bien dépassée, même si elle semble malheureusement subsister dans celle de certains chefs d'état.

 

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LA FIN DE LA ROYAUTE SACREE

 

Yuhi Musinga fut le dernier souverain à accomplir les rituels qui faisaient du mwami du Rwanda un roi sacré dont le charisme était censé assurer au pays fécondité et prospérité. Sa résistance aux pressions et aux menaces conjointes des autorités coloniales et des  missionnaires lui valut d'être destitué en novembre 1931 et relégué au bord du lac Kivu, à la frontière du Congo, à Kamembe, puis en juillet 1940, sous prétexte de collusion avec les Allemands, à Kilembwe au Congo, sur la rive ouest du lac Tanganyika où il mourut le 25 décembre 1944.

On peut sans doute dater de 1925 la fin de la royauté sacrée au Rwanda. Cette année là, en effet, Gashamura, l'umwiru principal, chef de lignage des Batsobe, fut jeté en prison puis exilé en mars 1925 au Burundi. C'était l'ordonnateur de la fête des prémices du sorgho, l'umuganura, et les Belges et les Pères blancs le considéraient

comme un sorcier, un suppôt du diable qui exerçait une influence maléfique et rétrograde sur Musinga. En juin, l'umuganura ne fut pas célébrée.

Rudahigwa, le fils de Musinga choisi par les Belges pour lui succéder, reçut le baptême en 1943 et, en 1945, consacrait le Rwanda au Christ-Roi...  

 

L'évolution fut la même au Burundi. Le père Canonica obtint du prince Nduwumwe, organisateur des célébrations de l'umuganuro « que le rituel soit ''épuré de ses séquences immorales'', puis les cérémonies furent bâclées en 1929 et supprimées à partir de 1930 » ( J.-P. Chrétien, L'Afrique des Grands Lacs, p. 235).

 

Les Pères blancs n'avaient pas le triomphe modeste. Une photo publiée dans le numéro de la revue Grands Lacs de mars 1936 montre les rambours du muganuro laissés à l'abandon.

 

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Par Scholastique Mukasonga
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