Partager l'article ! LA PROVENCE: DIMANCHE 27 JUIN 2010 L'HUMEUR DE JER ...
DIMANCHE 27 JUIN 2010
L'HUMEUR DE JEROME GARCIN
Scholastique Mukasonga, gardienne des morts
C'est la troisième nouvelle du recueil. Elle s'intitule La peur. Impossible de la lire sans avoir la chair de poule. Scholastique Mukasonga était alors une enfant rwandaise.
Elle appartenait aux Tutsis, que les Hutus appelaient "les Inyenzi, les cafards" et qu'ils allaient, en 1994, massacrer lors d'un génocide programmé par le président Kayibanda qui fit près de 800 000 victimes. Parmi lesquels toute la famille de Scholastique, qui était originaire de la province de Gikongoro, au sud-ouest du Rwanda.
Avant le massacre organisé, elle avait été déportée à Nyamata et parquée dans une réserve.
C'est là que planait la peur quotidienne. Une peur qui, aujourd'hui où elle vit dans un tranquille village de Normandie, continue de ronger Scholastique Mukasonga :"Quand, derrière moi, des
pas insolites sembent me poursuivre, c'est elle qui me fait brusquement changer de trottoir, me réfugier au hazard dans le premier magasin venu ..."
A Nyamata, chacun guettait l'arrivée des militaires et des civils armés de machettes. Même à l'école, même dans l'église, les enfants ne se sentaient pas en sécurité. Le moindre bruit de moteur les terrorisait. Le plus lointain nuage de poussière les jetait dans les broussailles, où ils se cachaient. Les nuits étaient blanches. Et lorsque la rumeur prétendait que les Hutus allaient arriver, aussitôt les mères demandaient à leurs enfants de mettre leurs plus beaux habits et nouaient le pagne multicolore qu'elles portaient les jours de mariages. "Ce souci d'élégance, explique Scholastique Mukasonga, était un défi lancé aux tueurs et à la mort".
A la peur s'ajoutait la faim, "l'Iguifou", "ce bourreau inlassable qui tenaillait sans répit nos ventres et brouillait notre vue", jusqu'à espérer mourir - car"il y a tant de lumières" aux portes de la mort.
Longtemps après, Scholastique Mukasonga, qui a eu la vie sauve en s'enfuyant au Burundi, n'a rien oublié. Ni les vaches, auxquels les Tutsis, peuple d'éleveurs, vouaient une manière de culte. Ni la trop belle Helena, condamnée à se prostituer et offerte en sacrifice au Zaïrois Mobutu. Ni la précoce passion pour la littérature française, qu'elle assouvot avant d'être chassée, parce qu'elle était tutsie, du lycée Notre-Dame-de-Cîteau de Kigali. Ni surtout ses morts, tous ses morts, dont les ossements sont entassés dans une fosse commune, et dont elle est aujourd'hui la gardienne, la protectrice. Elle écrit qu'ils sont en elle et qu'elle ne survit que par eux.
C'est pour eux qu'elle a écrit Inyenzi ou les Cafards, La Femme aux pieds nus, et aujourd'hui ce magnifique et bouleversant recueil de nouvelles, L'Iguifou. Trois livres parus dans la collection Continents noirs, chez Gallimard, qui fête ses dix ans et où il faut découvrir la richesse inouîe de cette littérature africaine qui, même dans la misère, ne se plaint pas et n'abdique jamais.
J.G
Derniers Commentaires