
KIGABIRO
Dans LE DEUIL, la dernière nouvelle de mon livre L’IGUIFOU, l’héroïne gravit la colline où se situait l’enclos de sa famille à la recherche des restes de son père. Parmi les cultures à l’abandon s’élève un bois touffu :
A mi-pente, au milieu des cultures abandonnées, subsistait un lambeau de forêt. C’était un bosquet très épais. D’un fourré inextricable émergeaient d’énormes ficus qui dominaient les bouquets de feuilles acérées des dracénas. C’étaient, lui avait dit son père, les vestiges d’un enclos d’un ancien roi. Son umuzimu, son esprit, hantait les lieux et il s’était peut-être réincarné dans le python qui gardait le bois sacré où personne n’osait pénétrer. « N’en approchez pas, répétaient les anciens, car le python est furieux depuis que les abapadri ont interdit de lui apporter des offrandes. Si vous vous en approchez, il vous avalera ! » Il lui sembla que, désormais, la forêt funèbre et son python s’étaient rendus maîtres de la colline et qu’ils finiraient par la dévorer.
Ce « bosquet très épais » est ce qu’on appelle, en kinyarwanda comme en kirundi, un Kigabiro. Il s’agit des vestiges végétaux d’une ancienne résidence d’un roi ou d’un chef important. Lorsque l’enclos est abandonné à la mort de son propriétaire ou pour tout autres raisons, les arbres (ficus, dracénas, érythrines) qui constituaient les piquets de la palissade étaient considérés désormais comme intouchables. Nul n’avait le droit d’y porter la hache. Avec le temps, les arbres, en particulier les ficus, devenaient souvent très grands et le bosquet très épais.
Ces bois sacrés où l’on rendait un culte aux ancêtres étaient des lieux de mémoire où
s’enracinaient et se transmettaient les traditions.