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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 11:51

          INTERVENTION AU CRDP DE CAEN
LORS DES RENCONTRES ACADEMIQUES SUR L'ILLETTRISME
ORGANISEES PAR LE RECTORAT DE CAEN (26 NOVEMBRE 2010)

 
    

                                     

Je dois tout d'abord vous avouer mon peu de compétence sur le sujet de l'illettrisme . Certes, dans ma profession, je suis amenée à m'occuper d'un public largement touché par l'illettrisme, soit incapable de lire et d'écrire, soit présentant d'énormes difficultés dans la compréhension ou la rédaction de l'écrit. Il s'agit essentiellement d'adultes ayant quitté le milieu scolaire mais qui ont tous suivi à des niveaux différents une scolarité. Nombreux sont allés au delà de l'école élémentaire.

Je suis par ailleurs écrivaine. D'origine rwandaise, en 1973, ayant été chassée de l'école parce que Tutsi, j'ai dû  prendre le chemin de l'exil. Mes parents nous avaient choisis, mon frère et moi, qui avions fait quelques études, pour être les détenteurs de la mémoire. Je suis établie et travaille en France, en Basse-Normandie depuis 1992. En 1994, est survenu le génocide des Tutsi. Ma famille a été exterminée. Je me retrouvais seule dépositaire de la mémoire de ceux dont on avait voulu éradiquer jusqu'à la moindre trace de leurs existences. Cette mémoire ne pouvait se conserver que par l'écrit et en définitive prendre la forme d'un livre: j'ai bâti pour mes morts un tombeau de papier. Mon premier livre, Inyenzi ou les Cafards, a donc été le devoir de mémoire que je devais aux miens et à toutes les victimes du génocide des Tutsi au Rwanda. Je l'ai écrit du mieux que j'ai pu. J'ai toujours aimé écrire. Je crois que j'ai écrit le français avant de le parler. Mon livre a reçu de la part des critiques un accueil très favorable. Bien plus qu'un simple témoignage, il a été considéré comme une oeuvre littéraire à part entière. Presque à mon insu, j'étais devenue une écrivaine. Deux livres ont suivi: La Femme aux pieds nus qui a reçu le prix Seligmann « contre le racisme, l'injustice et l'intolérance », décerné par la chancellerie des Universités de Paris et L'Igifou, paru en janvier 2010, un recueil de nouvelles.


Je souhaite ici vous faire part de mes expériences en tant qu'écrivaine africaine auprès des lycée, ici, en France. Tout à l'heure , je vous parlerai de l'illettrisme tel que je l'ai connu au Rwanda.

C'est aussi avec un certain étonnement que je découvre que mes livres suscitent de l'intérêt dans les Lycées et dans les universités: en Basse-Normandie, à Caen, à Hérouville-Saint-Clair, à  Lisieux, à Coutances, à Nantes et dans sa région, Basse-Goulaine, Blain; à Tours. Un professeur de terminale du lycée La Herdrie de Basse-Goulaine a mis L'Iguifou sur la liste des livres présentés pour le bac. Je suis invitée à l'université de Paris Est par un groupe de chercheurs en littérature francophone. A l'université de Constance en Allemagne où j'ai été invitée en 2008, La  Femme aux pieds nus est au programme des étudiants en français, plusieurs thèses sur cet ouvrages sont en préparation. L'université du Kansas le recommande pour les cours de cultures africaines. Des extraits de mes ouvrages ont été lus par des lycéens de Montreux lors du dernier sommet de la francophonie en Suisse.

Je suis donc souvent appelée à intervenir dans les lycées, soit directement sur invitation par le CDI, soit par l'intermédiaire de la médiathèque locale. Ma présence est en quelque sorte l'aboutissement du travail que les élèves ont entrepris sur l'un de mes livres. Lors de la rencontre, après m'être brièvement présentée, j'évite de me lancer dans un exposé trop long, je privilégie l'échange direct avec les lycéens, je réponds aux questions qu'ils ont préparées ou qui sont suscitées par les échanges. Les élèves participent généralement avec enthousiasme, débordant du temps imparti; il est vrai que moi-même, dans ce contexte précis, devant un public jeune et intéressé, je sais faire appel à mes qualités africaines et n'ai pas l'oeil rivé sur ma montre. Les élèves ont souvent décoré la salle où j'interviens dans l'esprit de mes livres avec des objets africains. Ils ont élaboré une exposition bien documentée sur l'histoire et la culture rwandaise. Ils ont illustré  des passages qui servent de support aux échanges. A la fin, il m'arrive de repartir de la bande dessinée inspirée d'un de mes livres.

Je me pose souvent la question: pourquoi avoir choisi un de mes livres pour l'étudier,
ou, j'aimerais mieux dire, pour le lire en classe? Sans doute est-ce d'abord le choix du professeur? Demande-t-il l'avis des élèves? Comment obtient-il leur consensus? Certes mes livres ont quelques atouts. Ils s'appuient sur un événement récent et tragique sans verser dans l'horreur. On peut élargir à la Shoah, au génocide des Arméniens et à celui des Amérindiens. Je suis d'ailleurs souvent invitée à des séminaires ou des colloques qui réunissent les trois communauté. Mes livres présentent un intérêt ethnologique que l'on a souvent souligné: ils permettent d'entrer dans le quotidien de l'Afrique, d'une Afrique qu'on ne présente pas communément en France: le Rwanda n'a pas été une colonie française et ses paysages, pays vert, pluvieux, habitat dispersé, sont très différents de ceux auxquels les Français sont habitués. Les élèves découvrent à travers mes récits que l'Afrique est diverse et cela leur donne l'envie d'aller au-delà des stéréotypes qu'on leur offre trop souvent à travers  les magazines et la télévision.

Il y a aussi mon blog que je m'efforce de tenir à jour et que je conseille aux élèves de consulter pour préparer nos rencontres. On y trouve non seulement des critiques sur mes livres mais aussi des articles sur différents aspects de l'histoire et de la culture rwandaises. Des images peuvent ainsi aider les élèves à mieux se représenter ce que je décris.

Enfin, à partir de ces expériences, il serait peut-être souhaitable que les rencontres  entre auteur et lycéens soient intégrées dans des manifestations plus vastes impliquant plusieurs établissements scolaires ou la médiathèque municipale. Les lycéens peuvent trouver un plus grand intérêt participer à un événement culturel qui se déroule hors du cadre du lycée et s'intégrer à d'autres manifestations: cinéma, théâtre, exposition. Il m'a été donné d'assister à des lectures d'extraits de mes livres par des comédiens. Cela donne une autre dimension à l'ouvrage. Pourquoi ne pas envisager et encourager le même exercice par les Lycéens. La lecture des textes à haute voix donne corps, vie et sens aux mots. N'est-ce pas là un des moyens de donner à un jeune lycéen goût à la littérature?

Je suis issue d'une culture orale. Mais face à un drame comme le génocide peut-on se contenter d'un transmission orale. C'est un moment de l'histoire qui doit être conservée et enseignée. Aussi doit-elle être écrite pour rester à jamais indélébile.

Si je n'avais pas écrit et si je m'étais contentée d'en rester au premier livre autobiographique, je me considérerais alors comme une illettrée. L'illettrisme pour moi serait de laisser dormir les talents, de ne pas savoir exploiter, développer, mettre en valeur ce que l'école nous a donné.

                                      Scholastique Mukasonga

 

 

 

 

 

Voici quelques photos de mon intervention au lycée la Herdrie de Basse-Goulaine le 9 décembre 2010:

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Par Scholastique Mukasonga - Publié dans : scholastique.mukasonga
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