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Voici mon intervention au colloque "Transmettre la mémoire" organisé par IBUKA FRANCE à Paris le 18 avril 2010.
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DE L’ORAL A L’ECRIT
Dans l’introduction à son anthologie de contes intitulée LE RECIT POPULAIRE AU RWANDA, parue en 1975, chez Armand Colin, dans la prestigieuse collection des « Classiques africains », Pierre Smith notait :
Parmi toutes les civilisations qui ne connaissaient pas l’écriture et dont on a pu recueillir sur le vif des témoignages littéraires, celle du Rwanda a certainement fourni une des moissons les plus riches tant par la diversité et l’originalité de ses genres oraux que par l’importance des corpus constitués pour chacun d’eux. (p. 13)
Le même chercheur soulignait quelques unes des conditions qui permirent de sauvegarder de façon exceptionnelle une grande partie de cette littérature orale : le maintien d’une vie de cour jusque dans les années 1930, les efforts inlassables de l’abbé Alexis Kagame pour recueillir cette littérature, la création à Butare ( alors Astrida) d’un centre de recherches l’IRSAC ( Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale). La christianisation, l’éducation européenne, l’expansion de l’écrit n’allaient pas tarder à faire disparaître cette littérature liée à la civilisation ancienne.
Cependant cette riche moisson littéraire qui témoignait du haut degré de civilisation atteint par le Rwanda précolonial resta hors de portée de la plupart des Rwandais et même de ceux, et je dirai surtout, de ceux qui rentraient dans le système scolaire européen.
En effet, les récits, poèmes et contes recueillis, transcrits et souvent traduits en français firent l’objet de publications scientifiques. On ne peut que s’en féliciter. Mais ces ouvrages savants, publiés dans des collections ethnographiques étaient pour le commun des Rwandais, même lettrés, très difficiles d’accès. Non seulement ils ne pouvaient qu’être rebutés par les difficultés de lecture qu’entraînait l’apparat scientifique qui entourait le texte, dérouté par les graphies phonétiques diverses adoptées par les transcripteurs mais, plus simplement, ils étaient découragés par la difficulté à se les procurer et par le prix souvent prohibitif de tels ouvrages. Je prendrai comme exemple les livres publiés dans les années 1960 dans la collection des « Monographies ethnographiques » du musée de Tervuren comme LES RECITS HISTORIQUES RWANDA de Coupez et Kamanzi ou les rituels royaux sous le titre LA ROYAUTE SACREE AU RWANDA de Coupez et d’Hertefeld. Livres sans doute essentiels mais d’abord bien rébarbatif.
Beaucoup de « textes oraux », si je puis m’exprimer ainsi, ne virent le jour que dans des revues spécialisées de faible audience, vite épuisées après leur parution. Elles n’étaient donc plus accessibles que dans quelques bibliothèques que ne pouvaient évidemment fréquenter les Rwandais. Ce fut le cas pour de nombreuses traditions orales recueillies par Alexis Kagame.
La littérature rwandaise de tradition orale était donc réservée aux spécialistes : ethnologues ou historiens africanistes. Elle restait lettre-morte pour la majorité des jeunes Rwandais éduqués à l’européenne. Si je fais appel à mes souvenirs du Lycée Notre-Dame-de-Citeaux, les cours de kinyarwanda n’abordaient jamais la littérature ancienne. Jamais on ne s’y préoccupait d’étudier les ibitekerezo, les récits historiques, les ibyivugo, les poèmes héroïques, les amazina y’inka, les poèmes pastoraux, pas même quelques imigani, les contes qu’on pouvait pourtant écouter à la maison. Il s’agissait de rédiger des lettres, surtout administratives ou de commenter quelques proverbes connus de tous.
Peut-on imaginer qu’un jour, des chercheurs, linguistes, historiens, des professeurs de Kinyarwanda puissent élaborer un manuel de littérature orale rwandaise qui réuniraient les morceaux essentiels et les mettraient ainsi à portée des élèves et du grand public rwandais, un Lagarde et Michard pour les établissements scolaires du Rwanda ?
Je n’ai guère moi-même eu le courage de fréquenter longuement ces publications scientifiques. Pourtant je me considère ni comme déracinée ni comme acculturée. Malgré l’éducation que j’ai reçue, le français que je pratique et écris, je suis bien de culture rwandaise. Car cette culture rwandaise, je la dois à ma mère, à celle qui, chaque soir, nous transportait dans le monde enchanté des contes. Je me reproche à présent de n’avoir pas été assez attentive, et mes sœurs et moi qui allions à l’école nous nous moquions un peu de ces histoires interminables, celles du roi Ruganzu, de la méchante marâtre, de la jeune fille envoutée dans la baratte, de la hyène cruelle et idiote, de Bakame, le lièvre aux mille ruses. Stéphania, ma mère, dévidait sans fin le fil de ses histoires à la lueur du foyer aux trois pierres jusqu’à ce que nous tombions de sommeil. Je n’ai sans doute pas été assez attentive aux contes maternels mais je sais que c’est grâce à ma mère que j’ai pu écrire dans une langue qu’elle ne connaissait pas, ces livres qui m’ont aidée à survivre.
C’est le génocide qui a fait de moi une écrivaine. Lorsqu’en 1974, mes parents décidèrent que, mon frère et moi, devions nous exiler au Burundi, nous savions, confusément encore, que nous avions été choisis non seulement pour survivre mais aussi pour conserver la mémoire de ceux qui se savaient promis à l’anéantissement. Garder la mémoire, la question est devenue cruciale après le génocide. La transmission orale des faits de génocide par les rescapés eux-mêmes est une terrible épreuve, tant pour le narrateur que pour l’auditoire. Le rescapé doit surmonter un désir de refoulement, d’oubli où il croit trouver refuge malgré les cauchemars qui le hantent. Raconter, c’est renouveler la souffrance, la rendre à nouveau présente. C’est risquer la folie. « Je ne peux pas vous raconter cela, dira-t-il, je vais devenir fou. » D’autre part, il sait qu’il y a ce qu’il ne pourra jamais dire, ce reste d’indicible qui l’enferme pour toujours dans la souffrance. Et puis, il doit compter avec ceux qui l’écoutent. Pourquoi l’écoutent-ils ? Est-ce pour transmettre à leur tour l’horreur du génocide, mais comment le feront-ils, eux qui ne l’ont pas subie ? N’y a-t-il pas chez certains un peu de curiosité malsaine ? Est-il supportable pour le rescapé de se donner en spectacle alors qu’il ignore où sont les restes des siens et que sa mémoire est en quelque sorte leur seul tombeau ? Et les auditeurs supporteront-ils le récit des atrocités que leur décrit le rescapé. Celui-ci ne se heurtera-t-il au refus de son auditoire : « Arrêtez, je ne peux pas supporter ça ou, pire encore, des choses comme ça, ça ne peut pas exister. » Le rescapé est renvoyé à sa solitude, au mutisme de sa souffrance.
L’écriture peut être alors une forme de délivrance. Il me semble plus facile de confier à l’écriture ce qu’on ne peut transmettre oralement. D’abord fixer le témoignage, c’est lui assurer sa pérennité que ne donne pas la transmission orale soumise aux aléas des performances. C’est aussi opérer une certaine mise à distance qui vous autorise à parler de la souffrance. On peut espérer que, si vos pages sont publiées, les lecteurs, au moins certains, seront informés, touchés et se décideront peut-être à agir. La mémoire devient un combat, le rescapé n’est plus seul, les lecteurs sont aussi les gardiens de la mémoire.
Lorsque je suis retournée au Rwanda, j’ai compris que pour sauver cette mémoire, il fallait l’écrire. Je m’en sentais enfin la force. Je ne transmettrais pas mes contes comme l’avait fait ma mère. Depuis dix ans, j’avais accumulé des notes. Il me semblait que je possédais moi aussi la mémoire de ceux qui, comme ma mère, ignoraient l’écriture : la mémoire de la transmission orale. Il fallait aussi donner à mon témoignage une forme littéraire digne de mes morts : je leur ai bâti un tombeau de papier. J’ai eu la chance d’être accueilli par la maison Gallimard. Mes trois livres ont trouvé des lecteurs. Je reviens du Rwanda. J’ai parcouru à nouveau les pistes de Nyamata où les miens ont péri. A Kigali, il y avait mes livres. Je ne suis pas consolée mais je sais que, grâce à mes livres, je suis au plus près de ceux que l’on a assassinés, ceux de ma famille, ceux de Nyamata, auprès du million de Tutsi dont on a voulu effacer jusqu’à la mémoire. J’espère modestement être une de leur mémoire.
S.MUKASONGA
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