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Dimanche 22 octobre 2006 7 22 /10 /2006 15:08

Journal trimestriel édité par le Centre régional des Lettres de Basse-Normandie
                                                                      n.36/ Oct 2006

 

                                          Livre / échange

 

 

 

Les Jeudis littéraires du CRL
Rencontre avec
Scholastique Mukasonga
 
L'auteure publie Inyenzi ou les cafards chez Gallimard. Un témoignage bouleversant sur le génocide rwandais. Elle est notre invitée le 26 octobre. Entretien.
 
Scholastique Mukasonga prépare un second ouvrage consacré aux Rwandaises.
 
 

Scholastique Mukasonga est grave, droite. Elle rit. Et chaque rire, rescapé de la barbarie, désigne sa force, celle qui lui a fallu conquérir pour survivre et porter la parole des siens disparus lors du génocide rwandais. Sa famille de sang mais aussi tout son peuple, les Tutsis. Pour mener à bien ce devoir de mémoire, l'écriture est sa meilleure alliée. Depuis la parution en février dernier d' Inyenzi ou les cafards , il est désormais interdit de dire que l'on ne savait pas.
CRL: Quand avez-vous commencé à écrire ? Comment est né ce livre ?

Scholastique Mukasonga :
Je l'ai écrit de façon spontanée, normale. J'ai commencé à écrire pendant le génocide. Je l'ai appris en 1994 , j'étais à Hérouville Saint-Clair alors. Je ne me suis pas fait d'illusions. Je me suis dit que ce qui était attendu était en train de se produire. C'était fini. Il fallait que je sois forte. Et j'ai eu peur de perdre la mémoire, de péter les plombs. C'était tellement grave, tellement catastrophique. Alors je me relevai la nuit pour écrire dans mon cahier. Il était toujours là, au pied de mon lit. Mais je ne songeais pas encore à un livre. Et puis, je travaillais aussi beaucoup pour mon association d'aide aux orphelins du génocide rwandais.
CRL : Vous n'êtes pas retournée tout de suite au Rwanda ?
S. M. : Non. Depuis 1995, chaque année, je me disais : je vais y aller. Mais je reculais l'échéance. Je trouvais toujours un prétexte. Et j'avais ce poids sur les épaules. Je n'étais plus Scholastique. Je devenais toute cette famille. J'agissais au nom de cette famille. Il fallait que je sois à cent pour cent sûre d'en revenir intacte. J'y suis retournée dix ans après, en 2004. Vous savez cette année-là, les médias en ont beaucoup parlé. Beaucoup de choses allant vers la reconnaissance du génocide ont été dites. Ça m'a donné une force incroyable, comme une autorisation. Et j'y suis allée.
CRL : Est-ce là que le livre prend vraiment forme ?

S. M. :
Le devoir d'écrire s'est imposé immédiatement. Face à face avec la réalité, j'ai réalisé que j'étais mortelle. Je n'avais pas mesuré l'importance de la mémoire. Qui allait être capable de raconter cette histoire ? Aujourd'hui, à Nyamata [NDLR : le village où la famille de l'auteure et d'autres familles tutsi ont été déportées. ] on peut nous compter sur les doigts. Il y avait quatorze villages où n'habitaient que des gens déportés. Aujourd'hui, il n'y a plus rien. Que la brousse sauvage. Il n'y a personne. Si vous affirmez qu'il y a eu des gens là, on vous prend pour une folle. Je détenais la totalité de l'histoire et personne d'autre ne pouvait faire ce travail. Je voulais rentrer très vite en France pour écrire.
CRL : L'écriture d' Inyenzi n'a-t-elle pas été une épreuve pour vous ?

S. M. :
J'avais un souci très important. Je voulais une écriture digne de ma famille, de mes disparus. Je ne voulais pas que ce soit bâclé. J'ai été privilégiée. J'ai eu accès à l'enseignement. Ce ne fut pas pesant. J'étais dans le personnage de la petite fille, de l'adolescente. Ce n'était pas une souffrance. Il fallait leur faire un beau travail, porter leur parole. Je me le devais. Il fallait conserver cette mémoire. Je repensais à tous ceux du village qui n'avaient pas pu aller à l'école. Je voulais montrer que Mukasonga était capable de faire quelque chose de valable. Chaque fois que je terminais une page, je me disais que Cosma, mon père, devait être fier de moi, que j'étais une enfant digne.
CRL : Vous avez pu aller à l'école. Vous êtes partie au Burundi ensuite. Vous écrivez avoir été choisie avec votre frère pour survivre.

S. M. :
C'est à la fois une culpabilité et une injustice. Culpabilité parce que je me demande : pourquoi ais-je été choisie ? Nous étions cinq s?urs. Pourquoi moi ? Injustice aussi : pourquoi est-ce moi qui doit rester à souffrir ? Quand Gallimard a accepté le livre, j'ai pensé : c'est donc justifié. J'ai bien fait. Ils avaient raison. Ce livre m'a donné une place que je n'arrivais pas à avoir jusque-là. Cela a légitimé mon existence. Ça me donne une force pour continuer le combat.

Propos recueillis par Nathalie Colleville

Inyenzi ou les cafards de Scholastique Mukasonga, Gallimard, 2006.

 

Les Jeudis littéraires du CRL  : rencontre avec Scholastique Mukasonga, le 26 octobre à partir de 19h au Café des images à Hérouville Saint-Clair.

Le débat sera suivi de la projection du film de Michael Caton-Jones, Shooting Dogs .

Entrée libre pour le débat. Tarifs du Café des images pour le film.

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Merci au Centre régionale des lettres de Basse-Normandie et tout spécialement à Nathalie Colleville

Par Scholastique Mukasonga - Publié dans : scholastique.mukasonga
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