scholastique_mukasonga@yahoo.fr


Mercredi 22 mars 2006 3 22 /03 /2006 19:32

Je vous présente ma rubrique "point presse"qui comme son nom l'indique sera consacrée à tous les articles que je recueillerai au sujet de mes livres. Je précise que je m'éfforcerai de mettre tous les articles, sans exception et si par hasard j'en oublierai, n'hesitez pas à me le signaler.

Bonne lecture

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Nigra sum sed formosa

Le temps d’un ouvrage, Scholastique Mukasonga a accepté de réveiller pour son lecteur sa mémoire d’enfant. Quel âge avait-elle dans le Rwanda des années 1960-1970 ? Ses souvenirs semblent intacts et nous content la montée progressive de la violence hutue, incarnée par ces soldats, sans peur mais pas sans reproche, qui viennent tabasser les hommes dans leur maison et violer les jeunes filles quand elles vont chercher de l’eau. La famille de Scholastique Mukasonga appartient à ces Tutsis progressivement « déplacés » à partir de 1959 - date du revirement de l’alliance belge en faveur des Hutus, date des premiers pogroms contre les Tutsis : contrairement à d’autres, partis dans des pays limitrophes comme la Tanzanie ou le Burundi, la famille de Scholastique Mukasonga s’est résignée à quitter sa terre chérie et féconde pour être installée dans ce Bugesera hostile, au sud du Rwanda, « une contrée que l’on situait dans les contes tout au bout de la terre habitée par les hommes. ».

Immanquablement, la peur, insidieuse, permanente, est venue se nicher dans les consciences tutsies. Scholastique Mukasonga décrit la façon dont sa mère, Stefania, multipliait les plans de survie, inventant des cachettes en tous genres, créant même des jeux de pistes vers le Burundi tout proche, faisant répéter, la nuit, à ses enfants la course qu’ils auraient à effectuer, le chemin qu’ils auraient à prendre en temps voulu, pensant que ses préventions, nées d’un instinct maternel décuplé, sauveraient sa progéniture d’une attaque hutue meurtrière. Mais la vigilance n’était pas seulement d’ordre matériel : la famille de l’auteur avait même l’avantage d’être dotée d’une double protection spirituelle, celle de Dieu (son père était un sage, responsable de la Légion de Marie) et de Ryangombe (le dieu noir volontiers sollicité par sa mère). La Nature, au Rwanda, est truffée de présages, tout signe prend un sens, plus ou moins rassurant, qui retarde ou semble accélérer la venue du pire : la couleur de l’eau du lac Cyohoha, le vol des corbeaux, ou même ces poétiques « larmes de la lune »…

La Femme aux pieds nus

est autant un texte autobiographique qu’un document ethnographique. D’un côté, il possède la beauté et la tendresse de ces textes mus par la restitution patiente et parfois amusée d’images dont la mémoire n’a pas atténué le caractère enfantin : la recherche scrupuleuse dans le champ de sorgho du délicieux inopfu, les poupées tressées avec les tiges sèches de ce même sorgho, les bruits rassurants de la bière de sorgho rouge qui fermente quand on s’endort, les vaines tentatives maternelles pour faire ouvrir, la nuit, « les yeux des pieds » de sa fille, l’observation fascinée de cette Presque-Madame qui pétrit le pain… D’un autre côté, le texte restitue avec didactisme la façon dont on construit l’inzu (cette maison rwandaise traditionnelle qui n’existe plus aujourd’hui, « désormais dans les musées, comme ces squelettes de grands animaux disparus depuis des millions d’années »), rappelle comment le sorgho se cultive, de sa semaison à sa moisson, et surtout, évoque avec un plaisir non feint la façon dont les mariages se concluent (parfois même se manigancent) dans l’arrière-cour, réservée aux femmes, de l’inzu.

D’un certain point de vue, La Femme aux pieds nus rêve aussi d’un Rwanda d’avant la colonisation, d’avant les Blancs et souligne sans cesse l’inutilité de ce que l’Occident a apporté au Rwanda. Les cachets d’aspirine ne remplaceront jamais les panacées naturelles ; les patates douces et les haricots, venus d’Amérique, ont certes diversifié la nourriture de base des Rwandais, mais ne remplaceront jamais l’incontournable sorgho ; les boîtes d’allumettes ne servent à rien si l’on peut aller chercher du feu chez son voisin ; de même, les ustensiles des Blancs sont inutiles pour fabriquer l’umuganura, un pot de terre suffit. Scholastique Mukasonga exprime ce que d’une certaine manière tout le monde a toujours su : le Rwanda, qui sert ici d’emblème à l’Afrique noire, était un pays autonome bien avant la colonisation et se serait volontiers passé des mauvaises histoires des Blancs et de leur prétendue civilisation. Elle écrit : « Mais il y avait d’autres histoires. Des histoires qui n’étaient pas les nôtres, qu’on ne racontait pas autour du feu. Des histoires qui étaient comme les mauvaises drogues que préparaient les empoisonneurs, des histoires porteuses de haine, porteuses de mort. Les histoires que racontaient les Blancs./ Les Blancs avaient déchaînés sur les Tutsis les monstres insatiables de leurs mauvais rêves. Ils nous tendaient les miroirs déformant de leurs impostures et, au nom de leur science et de leur religion, nous n’avions plus qu’à nous reconnaître dans le double maléfique surgi de leurs fantasmes./ Les Blancs, ils prétendaient savoir mieux que nous qui nous étions, d’où nous venions. Ils nous avaient palpés, pesés, mesurés. Leurs conclusions étaient sans appel : nos crânes étaient caucasiques, nos profils sémitiques, nos statures nilotiques. Ils connaissaient même notre ancêtre, c’était dans la Bible, il s’appelait Cham. (…) » Est-il besoin de commenter cet extrait, unique en son genre, précisons-le, dans le récit de Scholastique Mukasonga ? Il cristallise la haine inextinguible qui ronge le peuple tutsi et exprime la rancoeur d’une femme qui, soucieuse de chercher les causes, même lointaines, de la mort de son peuple tant aimé, trouve dans le Blanc un coupable idéal.

En rappelant à tous ce qu’était le Rwanda bien avant 1994, l’auteur démontre que les atrocités du génocide débordent le moment même de sa réalisation. Quelque chose de fondamental a été détruit (et qui ne peut se recenser comme le nombre de morts) : c’est la mémoire collective d’un peuple, c’est le souvenir de traditions et de rites qui dans leurs accomplissements perpétuaient les richesses d’un Rwanda ancestral. La solidarité, vertu naturelle qui liait chaque être à un autre et essentielle dans le mode de vie rwandais, a laissé place au soupçon. Cette perte incommensurable, Scholastique Mukasonga décide, dès l’introduction - violente, terrible - de son ouvrage, de la symboliser par la mort de sa mère : Stefania, selon la logique du matriarcat, était autrefois porteuse des secrets de ce Rwanda ancien et c’est pourquoi le texte tend à faire d’elle un archétype - la femme aux pieds nus qui forme le titre, c’est autant cette mère-là que toutes les femmes rwandaises. Mais les Hutus n’ont pas fait de différence : un bon inyenzi, un bon cafard, terme qu’utilisaient les Hutus pour qualifier les Tutsis et repris dans le titre du premier ouvrage de Scholastique Mukasonga, est un cafard mort. Stefania fut donc, comme les autres Tutsis, tuée par une machette.

Si un espoir est encore possible, c’est, selon l’auteur, la femme tutsie qui le porte en elle, et plus précisément, dans son ventre. Car le principe de vie est souverain en tout, peut s’affranchir de tout et « le prestige et les pouvoirs que la tradition rwandaise attribue à la mère de famille » contribuent à la protéger des abizimu, les Esprits des morts. A tel point que l’auteur conclut sa démonstration d’une phrase dont la vérité nous paraîtrait presque scandaleuse : « En 1994, le viol fut l’une des armes des génocidaires. Ils étaient pour la plupart porteurs du Sida. Et toute l’eau de Rwakibirizi et l’eau de toutes les sources du Rwanda n’auraient pas suffi à "laver" les victimes de la honte des perversions qu’elles avaient subies et de la rumeur de porteuses de mort qui les faisait rejeter par beaucoup. Cependant, c’est en elles et dans l’enfant du viol, qu’elles trouvèrent la source vive du courage, la force de survivre, de défier le projet de leurs assassins. »

Mais la vérité dont Scholastique Mukasonga se fait, elle, la porteuse, se présente comme un fardeau qui a la noirceur et la tristesse de la mort : le texte est comme encerclé, strangulé même, par deux récits qui expriment le sentiment de son impuissance. Le premier est né de la réalité : « Je n’ai pas recouvert de son pagne le corps de ma mère (…) Ses restes se sont confondus dans la pestilence de l’immense charnier du génocide et peut-être à présent, mais cela aussi je l’ignore, ne sont-ils dans le chaos d’un ossuaire, qu’os parmi les os et crâne parmi les crânes. » ; le second est le fruit d’un cauchemar récurrent, mais l’image reste la même. En choisissant d’insérer ces deux récits aux seuils de son texte, Scholastique Mukasonga en arrive ainsi à cette conclusion tragique, autant pour elle que pour son lecteur : jamais l’écrivain tutsi qu’elle est ne réussira à tisser un linceul de mots assez grand pour recouvrir et apaiser enfin le désespoir de son peuple.

Sophie C. Hébert

lien

: http://biffures.org/actualite/2008/03/nigra-sum-sed-formosa



LE SOIR


Le Rwanda à la lumière de ses personnages

PIERRE MAURY

vendredi 07 mars 2008, 14:33

Avant et après le génocide, un récit et un roman. Scholastique Mukasonga et Gilbert Gatore nous aident à comprendre.

Les désastres collectifs provoqués par la fureur des hommes restent souvent, dans l’esprit de ceux qui ne les ont pas vécus directement, des abstractions. Certes pénibles, mais la douleur est imprécise, diffuse. Jusqu’au moment où un écrivain (ou n’importe quel autre créateur) met en lumière un visage, un nom : l’identité retrouvée dans la masse touche au vif. Et l’histoire, avec ou sans majuscule, nous appartient enfin.

Ce travail a déjà été accompli à travers de nombreux livres consacrés au Rwanda de la fin du siècle dernier, dont le naufrage sanglant reste pour beaucoup une énigme. Pour aider à comprendre et ressentir ce qui s’est passé, les deux ouvrages qui viennent de paraître, écrits par des Rwandais, ne sont pas de trop.

Scholastique Mukasonga avait publié, en 2006, Inyenzy ou les Cafards, une implacable description de la logique qui a abouti au génocide de 1994. On y découvrait, si on l’ignorait (ou si on avait fait semblant de ne pas voir), qu’il était le résultat programmé d’une suite d’événements ouverte dès 1959 – donc avant l’indépendance. Dans son deuxième livre, elle s’attarde sur les années soixante, au moment où de nombreux Tutsis sont devenus des exilés de l’intérieur, parqués dans une région aride, le Bugesera. Stefania, La femme aux pieds nus du titre et la mère de Scholastique Mukasonga, considérera toujours que Nyamata, où ils vivent, n’est pas vraiment le Rwanda. Ce sera néanmoins, en 1994, la tombe de toute la famille et de beaucoup d’autres…

L’hommage à une mère gardienne des traditions est aussi une fidèle description de coutumes ancestrales préservées malgré la colonisation. A travers des chapitres consacrés aux choses du quotidien, un monde disparu refait surface. Scholastique Mukasonga regrette d’avoir oublié certains détails, certaines paroles. Mais elle en a retenu beaucoup, qu’elle nous offre à défaut d’avoir pu les offrir à sa mère.

Gilbert Gatore, lui, s’exprime par le roman. Le passé devant soi, premier tome d’un ensemble annoncé sous le titre Figures de la vie impossible, est une impressionnante entrée en littérature.

Deux récits s’y entrecroisent, et l’on comprendra finalement qu’Isaro, figure centrale de l’un, est l’auteur de l’autre. Elle a échappé au génocide, sauvée par des amis de ses parents, des Français qui l’ont évacuée avec eux et adoptée. Mais le malaise qu’elle éprouve en raison du silence de sa famille d’accueil sur le génocide la conduit à se refermer avant d’entreprendre son grand projet : sauver la mémoire des survivants dans un livre gigantesque où chaque voix serait respectée.

Le projet est si ambitieux qu’il est impossible. Au Rwanda, Isaro commence les transcriptions des témoignages. Puis, passant du collectif à l’individuel, écrit l’histoire de Niko, un muet qui a participé aux massacres et s’est réfugié, la guerre terminée, dans une grotte, avec des gorilles. Le sens de ce récit découpé en 252 fragments est incertain. Mais éclairant : à travers la brume, des faits affichent leur réalité concrète, devant laquelle la recherche d’explication semble vaine. Gilbert Gatore impose ses images, triviales ou poétiques selon les moments, avec évidence. Et s’impose comme un écrivain à la langue riche, dont on attend le prochain livre.PIERRE MAURY

Scholastique Mukasonga sera à la Foire les 8 et 9 mars.




Noir au féminin.com


Il était une fois, Nyamata, un village rwandais hors du Rwanda, un village de peuples enfuis, horrifiés par la douleur, un village de personnes qui ne se sentaient plus chez eux parce que payant le crime d’être nés Tutsis. Ils s’étaient alors réfugiés dans leur propre pays, essayant de mener une vie normale, sous le spectre des militaires du camp de Gako, qui à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, pouvaient venir semer le trouble et installer le désarroi dans les familles en saccageant et en emmenant avec eux parfois, les fils et pères de famille.

Il était une fois, Stéfania, une mère. Une mère courage, une femme intrépide, vaillante et surtout résolue à protéger les siens. Au prix de tout. Au prix même du mépris de sa personne.

Il était une fois un village, un groupement de gens heureux de vivre ensemble, qui partageaient leurs joies: l’ubunyano, la sortie du bébé ou encore la fête du sorgho (l’umuganura). Construire une maison, l’inzu, était l’occasion de faire appel aux proches pour partager le travail, tout cela dans la joie.

Non, il n’était pas une fois. Cette histoire que nous raconte Scholastique Mukasonga n'est pas un conte, mais son histoire, l’histoire de Stéfania sa mère, Nyamata son village. L’histoire d’une famille que la guerre du Rwanda aura rendue fragile. Pire, l’histoire d’une fille qui aurait tant voulu couvrir le corps digne de sa maman à sa mort, pour lui montrer son respect son amour et sa reconnaissance. La guerre n’aura pas permis ce geste. Heureusement, il y’a l’écriture, pour guérir les blessures.

                                                                                                                     Ingrid Alice NGOUNOU


lien : http://www.noiraufeminin.com/article.php?aid=1286


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Souvenirs d’enfance
Un cauchemar tutsi

 

Une longue litanie de persécutions, de morts et de massacres : tels sont les souvenirs d’enfance de Scholastique Mukasonga, une Tutsie du Rwanda. Pourtant, ces souvenirs sont antérieurs au génocide des 800 000 Tutsis exterminés en 1994 dans la folie meurtrière qui s’empara des Hutus après la mort du président hutu Juvénal Habyarimana dans un avion qui s’écrasa au sol à Kigali, la capitale.
Les souvenirs d’enfance de l’auteur se situent quelque vingt ans plus tôt. Mais les événements qu’elle a vécus alors sont la préfiguration de la «purification ethnique» de 1994 au Rwanda, l’une des plus atroces de notre histoire contemporaine.
Le premier malheur qui frappe sa famille est celui de leur déportation avec d’autres Tutsis dans une région déshéritée du pays, le Bugesera. Il leur faut tout recommencer, défricher un champ, construire une maison. C’est l’époque où les jeunes Hutus terrorisent les Tutsis, qu’ils veulent écraser comme des cafards, des Inyenzi. Néanmoins, la petite communauté déportée s’organise, ouvre une école, et miracle : Scholastique est reçue (dans un contingent pourtant limité d’élèves tutsies) à l’Ecole Notre Dame de Citeaux, à Kigali. Comme les autres élèves tutsies, elle y est sujette à mille humiliations, mais réussit le concours d’entrée à l’Ecole d’assistantes sociales de Butare dans le sud du pays. Un jour, en 1973, arrive une bande de jeunes Hutus déterminés à massacrer les élèves tutsies. Elle réussit à s’enfuir, puis franchit avec son frère la frontière du Burundi. C’est la fin du cauchemar : elle y rencontre un ethnologue français qui l’épousera et l’emmènera en France. Dans cette horrible tourmente, elle a perdu presque toute sa famille proche. Une postface de l’écrivain congolais Boniface Mongo-Mboussa tire la leçon de cette tragédie : ce qui prédomine, dit-il, c’est le remords des survivants.
C.W.

Inyenzi ou les Cafards, par Scholastique Mukasonga. Editions Gallimard, collection «Continents noirs», 164 pages

 

 


04-10-2006


 

 

 

                               

                                             mercredi 12 juillet

 

 

 

Ouest-France   le 23/06/2006

 

 

 

     Dimanche 18 juin 2006

                                    

                                            Pour lire l'article cliquez ici

 

Merci au nouvel Obs et surtout à Jérôme Garcin pour l'appréciation si juste qu'il porte sur mon livre, j'en suis profondément touchée. Je n'aurais jamais pu imaginer que mon livre puisse faire penser à "la Métamorphose" de Kafka. Pour ceux qui n'auraient pas pu se procurer cette article, je le mets en ligne.

Le témoignage d'une Tutsie


Génocide mode d'emploi

Dans « Inyenzi ou les Cafards », Scholastique Mukasonga raconte comment le massacre des Tutsis a été programmé

Certaines pages, on ne peut pas les lire tellement elles sont insoutenables. Elles décrivent le calvaire de Pierre, un universitaire que ses bourreaux ont soigné, alors qu'il était blessé, pour mieux découper ses membres, et qui demandaient par sadisme à sa petite fille d'apporter de la nourriture à ce père dont elle observait chaque jour la nouvelle amputation. Ou le supplice de Jeanne, enceinte de huit mois, éventrée vivante à la machette, et frappée à mort avec son propre foetus. Ce livre n'est pas seulement «un tombeau de papier», un ossuaire rempli de crânes fissurés et anonymes, c'est aussi un mode d'emploi de la terreur, un traité de la torture, un précis de décomposition.
Celle qui a rédigé ce martyrologe porte un beau prénom de philosophie et de théologie médiévales. Elle s'appelle Scholastique Mukasonga. Elle vit aujourd'hui face à la Manche, dans le Calvados, où elle est assistante sociale et mère de deux enfants. Elle est née au Rwanda, dans la province de Gikongoro, au bord de la rivière Rukarara. Sa famille a été déportée à Nyamata et puis éradiquée, lors du génocide de 1994. Au total : trente-sept personnes, dont sa mère et son père.
 
 
Scholastique ne doit d'être en vie qu'à sa fuite éperdue au Burundi, à son exil à Djibouti et à son mariage avec un Français. Si elle était restée au Rwanda, elle aurait été violée, découpée, tuée. Comme tous les autres, ces Tutsis que les Hutus appelaient des «inyenzi», des cafards. Ce que, dans « la Métamorphose », Kafka avait imaginé, le président Kayibanda l'a réalisé : la cauchemardesque transformation d'êtres humains en cancrelats destinés à être écrasés.
Grâce à ce témoignage, on comprend comment, dès la fin des années 1950, ont été mises en place, dans le Rwanda postcolonial, une dictature raciale et une politique de purification ethnique dont le génocide de 1994 fut la solution finale. Scholastique, qui a grandi dans la panique quotidienne des représailles et la haine que son physique tutsi inspirait (peau trop claire, nez trop droit, cheveux trop abondants), décrit toutes les étapes qui, de pogroms en déportations, ont préfiguré la tragédie et annoncé le million de victimes. Malgré l'apartheid, et à condition de ne jamais répliquer aux humiliations, de s'enfermer la nuit dans les WC du lycée pour apprendre ses leçons, cette brillante élève a pu suivre une scolarité presque normale et obtenir au Burundi, en 1975, le diplôme d'assistante sociale. Son père croyait que la réussite scolaire permettrait de contourner la malédiction ethnique. Il est mort avec ses illusions.
De même que les bourreaux hutus étaient au-delà de l'inhumanité, Scholastique, rongée par le remords d'avoir survécu, est désormais au-delà de la douleur. Parfois, de sa mémoire horrifique, Scholastique sauve quelques images vierges, un troupeau d'éléphants traversant le village avec une nonchalante noblesse, une ronde nocturne de léopards, une cueillette de fruits dans la savane, une fête clandestine arrosée à la bière de banane. Comme si, dans ce livre à la prose kafkaïenne, la rescapée d'une Afrique fantôme voulait frôler une dernière fois l'enfance qui lui a été refusée et rétablir le droit de vivre qui a été retiré aux siens. Ils sont maintenant couchés sur la page blanche, où le lecteur les pleure.
Jérôme Garcin

«Inyenzi ou les Cafards», par Scholastique Mukasonga, Gallimard, coll. «Continents noirs», 166 p., 12,90 euros.

Scholastique Mukasonga a créé uneassociation d'aide aux orphelins du génocide rwandais. Elle tient un blog : www.scholastiquemukasonga.com.

Par Jérôme Garcin
Nouvel Observateur - 01/06/2006

       Article paru dans l'édition du 23 mai 2006

 

Rwanda : du pogrom au génocide

Toute une génération tutsie a, de la période coloniale aux massacres organisés, subi durant quarante ans la déportation et l’apartheid.

Inyenzi ou les cafards,

de Scholastique Mukazonga.

Éditions Gallimard, 2006, 168 pages, 12,90 euros.

Rwanda : face à face

avec un génocide,

de Didier Patry. Éditions Flammarion, 2006, 300 pages, 20 euros.

À en croire certains commentateurs - soucieux avant tout d’innocenter les pouvoirs politiques français successifs des accusations sur leurs relations avec le régime raciste et clanique en place au Rwanda de 1962 à 1994 -, le génocide d’avril-juin 1994 aurait éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Une folie de sang « spontanée », en réaction à l’assassinat du président Habyarimana.    L’autobiographie de Scholastique Mukasonga dément ce discours trop simpliste pour être honnête. L’histoire contée est celle de toute une génération tutsie, ballottée de pogrom en pogrom, de 1959 (sous la colonisation belge) jusqu’au massacre organisé au plus haut niveau de l’État quarante-cinq ans plus tard. Une descente aux enfers dont les étapes s’appellent Gikongoro (ville de la naissance), Butare (premières milices « ethnistes », mises en place avec la bénédiction du pouvoir colonial et de l’Église missionnaire, première expérience du crime raciste et de l’apartheid comme moyens de domination sociale), le Bugesera, zone insalubre (la seule dont la population est menacée par la maladie du sommeil) où furent déportées des centaines de familles tutsies rescapées des persécutions perpétrées dans leurs régions d’origine. Scholastique y vit jusqu’en 1973, jusqu’à ce que ses parents l’expédient avec l’un de ses frères vers le Burundi. Elle reviendra au Bugesera une première fois clandestinement, puis, en mai 1986, avec son époux français et leurs deux enfants. Un soir, sa mère lui demande de partir plus tôt que prévu, évoquant le fait que les enfants « ne sont pas habitués à notre nourriture ». Ce qu’elle traduit aussitôt : « Peut-être mes enfants et moi-même étions-nous en danger, mais, surtout, notre présence était une menace pour toute la famille. » Le dernier chapitre correspond à un autre retour, après le génocide de 1994, et prend l’aspect d’une litanie, celle des proches, voisins et amis disparus. « Dans le cahier d’écolier qui ne me quitte plus, je consigne leurs noms, et je n’ai pour les miens et tous ceux qui sont tombés à Nyamata que ce tombeau de papier »...

Le second ouvrage est d’une facture fort différente. Me Didier Patry, membre du Barreau pénal international et, il tient à le souligner, colonel de réserve dans l’armée française, a participé à la défense de génocidaires présumés au Rwanda et devant le TPI d’Arusha (Tanzanie). Le style souvent mondain de ses souvenirs peut parfois insupporter, il n’atténue en rien l’impact de certains témoignages qu’il rapporte. Tel celui de ce milicien ayant participé au carnage de Murambi, à la périphérie de Gikongoro. Lorsque les militaires français de « Turquoise » y sont arrivés pour bâtir la zone humanitaire sûre (ZHS), les massacres se sont poursuivis sous leurs yeux, confirme-t-il. Pismt, « il suffisait de (leur) dire que tel ou tel était inkotanyi (combattant FPR - NDLR). C’est pour cela qu’il y a quelques gens qui en ont profité pour éliminer leurs antagonistes. Le cas le plus connu est celui de S... Il a été livré par son frère. Les Français lui ont promptement administré la mort par la fusillade ».

                                                                                                               Jean Chatain

 

 

 

LE SOIR

Vendredi 7 avril 2006

La gestation du génocide rwandais

Dans un document prenant, plein de souvenirs d'enfance, « Inyenzi ou les cafards », Scholastique Mukasonga montre comment les Tutsis ont d'abord été exilés intérieurs avant de devenir ennemis.

 

 

A lors que se rapproche l'anniversaire du début du génocide, les ombres s'allongent sur la mémoire de ceux qui ont survécu. Les souvenirs se font plus denses, la souffrance s'aiguise. De plus en plus cependant, les langues se délient, les contributions à la vérité se multiplient, sollicitées lors des séances de « gacaca », la justice communautaire où les voisins se réunissent pour confronter souvenirs et accusations. Elles prennent aussi une forme littéraire, comme lorsqu'une survivante, Scholastique Mukasonga, convoque ses souvenirs d'enfance pour rappeler, au plus près, au plus juste, ce que signifiait être Tutsi dans les années 60.

Dans Inyenzi ou les cafards, elle se souvient avec précision de ce qu'on appellera par la suite « la Toussaint rwandaise » : elle avait trois ans lorsqu'éclatèrent à Butare les premiers pogromes. En hurlant, des bandes armées de machettes, de lances, d'arcs, de torches se lancèrent à l'assaut des cases couvertes de paille, éventrèrent les greniers de haricots, de sorgho. Ils ne pillaient pas, se souvient-elle, « ils voulaient seulement détruire, effacer toutes traces, nous anéantir ».

Ce que les Belges de l'époque appelleront « la révolution sociale  » est en réalité le début d'un long calvaire : les Tutsis dont on avait incendié les maisons étaient promis à l'exil, d'autres furent déportés dans une région encore sauvage, à la périphérie du Rwanda traditionnel, le Bugesera. Avec minutie, Mukasonga se souvient de son enfance difficile où seule l'école, où elle fut admise par miracle, lui apparaissait comme une planche de salut tandis que ses parents, obligés de reconstruire leur vie, menaient une dure existence d'exilés intérieurs.

Si elle est encore en vie et si elle a pu se charger de rédiger ce document d'une rare qualité, c'est parce que les parents de Mukasonga ont choisi de se séparer de leurs enfants, afin qu'ils puissent poursuivre leurs études au Burundi, connaître une certaine sécurité, et aussi perpétuer la famille. Le calcul était déchirant, mais juste : tous ceux qui sont restés au Rwanda ont trouvé la mort en 1994.

L'intérêt de ce beau livre, écrit dans une langue forte et précise, est qu'il démontre, de manière irréfutable, à quel point le génocide de 1994 se trouvait en gestation dans l'histoire du Rwanda indépendant, depuis 1959. Les souvenirs de Mukasonga confirment le témoignage d'une autre rescapée, Esther Mujawayo (1), qui a eu le courage de retourner au Rwanda en compagnie de Souad Belhaddad afin de retrouver les restes de sa soeur Stéphanie et de solliciter les témoignages des assassins de sa famille.

(1) La fleur de Stéphanie, Rwanda entre réconciliation et déni, Esther Mujawayo et Souad Belhaddad, Flammarion, 251 p., 18 euros.

                                              Colette Braekman

 

Ouest-France  Vendredi 7 avril 2006

 

 

LA LIBERTE

                 quotidien romand édité à Fribourg

 

samedi 1 avril 2006, Magazine

 

Naître enfant cafard et survivre

Une Rwandaise raconte son enfance juste avant le génocide.

Magalie Goumaz

Rwanda 1994. A ce sujet, on a vu défiler les pavés de Pierre Péan et du général Dallaire, le témoignage du soldat Ruzibiza, les analyses des professeurs André Guichaoua et de Filip Reyntjens, etc. Tous tentent de comprendre qui a fait quoi. Malgré tout, le génocide rwandais n'a pas encore livré tous ses secrets. Deux procédures judiciaires sont en cours qui visent d'un côté la responsabilité des soldats français présents lors du génocide, de l'autre l'actuel président rwandais. Sans oublier le travail du Tribunal pénal international qui juge les dirigeants de l'époque.

Au milieu de la tornade, un petit livre brun et beige arrive sans grand tapage. C'est celui de Scholastique Mukasonga dont on a envie de dire quelle est comme une primevère surgie de l'hiver, simple et fragile. Dans Inyenzi ou les Cafards, elle raconte son enfance rwandaise dans les années 70. Tutsi, elle a connu la peur et l'injustice, la fuite et l'illusion d'une vie normale. Tout ça pour dire que le drame était latent. Que tous retenaient leur souffle depuis longtemps.
Jeune fille, Mukasonga allait en classe, aidait sa mère et se cachait avant la tombée de la nuit. Par chance, elle a pu intégrer une école d'assistante sociale et apprendre, sous l'autorité française, à faire monter une mayonnaise et macérer une choucroute. Des études qu'elle a dû interrompre pour fuir au Burundi. Une fois, elle a pu retourner voir les siens. En 1994, ils étaient morts. Il n'y a pas de haine dans le récit de Mukasonga, qui a perdu trente-sept membres de sa famille. Elle-même était en France l'année du génocide et n'a refait le voyage que dix ans et bien des cauchemars plus tard. Parce qu'il faut continuer à vivre et arrêter de «sous-vivre». I

> Scholastique Mukasonga,Inyenzi ou les Cafards, Collection Continents noirs, Ed. Gallimard, 164 pp.

 

            

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait :  Journal le Monde
Supplément: Le Monde des Livres
Article paru dans l'édition du 17 mars 2006.

 

 

 

 

Extrait :  Journal l'Humanité
Rubrique Cultures
Article paru dans l'édition du 16 mars 2006.

Nouvelles voix, nouvelles sensibilités

afrique . Une génération de jeunes écrivains francophones entre en scène depuis le début de cette décennie. Petit tour d’horizon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 " Cette inflation de titres et de talents en francophonie africaine s’explique par l’intérêt grandissant des grandes maisons d’édition pour les littératures du Sud en général. Lancée en 2000 à coups de publicités et de controverses, la collection « Continents noirs » chez Gallimard a largement réussi son pari de donner une plus grande visibilité à l’Afrique littéraire qui serait, si l’on croit le directeur de la collection, Jean-Noël Schifano, en train de « donner naissance à l’humanisme nouveau qu’appelle le XXIe siècle ». Malgré la ghettoïsation que suppose la démarche de Gallimard consistant à réunir toute la production littéraire africaine sous une même étiquette, la quarantaine de titres publiés depuis le lancement de la collection, dont beaucoup de premiers romans, témoigne d’une vitalité qui n’est pas sans rappeler le foisonnement et la créativité des débuts de « Présence africaine » qui, on se souvient, a révélé les Aimé Césaire, les Mongo Beti, les Sembène Ousmane, les Henri Lopes et beaucoup d’autres. Parmi les grandes découvertes de la collection africaine de Gallimard au cours de ses six années d’existence, il faut citer Sylvie Kandé (Lagon, Lagunes), Koffi Kwahulé (Babyface), Sami Tchak (Place des fêtes) et Scholastique Mukasonga (Inyenzi ou les Cafards). "

                                                                    T. Chanda

*Si vous desirez voir la version complète de cette article que je vous conseille, aller à cette adresse : http://www.humanite.fr/journal/2006-03-16/2006-03-16-826390

___________________________________________________________________________2008

LE SOIR

Le Rwanda à la lumière de ses personnages

PIERRE MAURY

vendredi 07 mars 2008, 14:33

Avant et après le génocide, un récit et un roman. Scholastique Mukasonga et Gilbert Gatore nous aident à comprendre.

Les désastres collectifs provoqués par la fureur des hommes restent souvent, dans l’esprit de ceux qui ne les ont pas vécus directement, des abstractions. Certes pénibles, mais la douleur est imprécise, diffuse. Jusqu’au moment où un écrivain (ou n’importe quel autre créateur) met en lumière un visage, un nom : l’identité retrouvée dans la masse touche au vif. Et l’histoire, avec ou sans majuscule, nous appartient enfin.

Ce travail a déjà été accompli à travers de nombreux livres consacrés au Rwanda de la fin du siècle dernier, dont le naufrage sanglant reste pour beaucoup une énigme. Pour aider à comprendre et ressentir ce qui s’est passé, les deux ouvrages qui viennent de paraître, écrits par des Rwandais, ne sont pas de trop.

Scholastique Mukasonga avait publié, en 2006, Inyenzy ou les Cafards, une implacable description de la logique qui a abouti au génocide de 1994. On y découvrait, si on l’ignorait (ou si on avait fait semblant de ne pas voir), qu’il était le résultat programmé d’une suite d’événements ouverte dès 1959 – donc avant l’indépendance. Dans son deuxième livre, elle s’attarde sur les années soixante, au moment où de nombreux Tutsis sont devenus des exilés de l’intérieur, parqués dans une région aride, le Bugesera. Stefania, La femme aux pieds nus du titre et la mère de Scholastique Mukasonga, considérera toujours que Nyamata, où ils vivent, n’est pas vraiment le Rwanda. Ce sera néanmoins, en 1994, la tombe de toute la famille et de beaucoup d’autres…

L’hommage à une mère gardienne des traditions est aussi une fidèle description de coutumes ancestrales préservées malgré la colonisation. A travers des chapitres consacrés aux choses du quotidien, un monde disparu refait surface. Scholastique Mukasonga regrette d’avoir oublié certains détails, certaines paroles. Mais elle en a retenu beaucoup, qu’elle nous offre à défaut d’avoir pu les offrir à sa mère.

Gilbert Gatore, lui, s’exprime par le roman. Le passé devant soi, premier tome d’un ensemble annoncé sous le titre Figures de la vie impossible, est une impressionnante entrée en littérature.

Deux récits s’y entrecroisent, et l’on comprendra finalement qu’Isaro, figure centrale de l’un, est l’auteur de l’autre. Elle a échappé au génocide, sauvée par des amis de ses parents, des Français qui l’ont évacuée avec eux et adoptée. Mais le malaise qu’elle éprouve en raison du silence de sa famille d’accueil sur le génocide la conduit à se refermer avant d’entreprendre son grand projet : sauver la mémoire des survivants dans un livre gigantesque où chaque voix serait respectée.

Le projet est si ambitieux qu’il est impossible. Au Rwanda, Isaro commence les transcriptions des témoignages. Puis, passant du collectif à l’individuel, écrit l’histoire de Niko, un muet qui a participé aux massacres et s’est réfugié, la guerre terminée, dans une grotte, avec des gorilles. Le sens de ce récit découpé en 252 fragments est incertain. Mais éclairant : à travers la brume, des faits affichent leur réalité concrète, devant laquelle la recherche d’explication semble vaine. Gilbert Gatore impose ses images, triviales ou poétiques selon les moments, avec évidence. Et s’impose comme un écrivain à la langue riche, dont on attend le prochain livre.PIERRE MAURY

Scholastique Mukasonga sera à la Foire les 8 et 9 mars.

Par Scholastique Mukasonga - Publié dans : scholastique.mukasonga
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