Cyangugu juin 1994
A Nyamata, le 14 mai 1994, les rares rescapés tutsi du génocide (un peu plus de 5000 sur 60 000) sortaient des marais où, depuis plus d'un mois, ils se terraient pour échapper à la traque quotidienne des assassins. Les génocidaires prenaient la fuite. Ce n'était pas l'armée française qui venait de libérer les rescapés, l'armée française qui, quelques semaines plus tard, serait acclamée comme des alliés attendus par ces mêmes assassins. Non, les libérateurs, ceux qui les armes à la main, ont mis fin au génocide, ce sont les soldats de l'Armée patriotique rwandaise commandée par Paul Kagamé.
Les rescapés du génocide peuvent-ils imaginer qu'on intente un procès à celui qui les a sauvés d'une mort atroce? N'est-ce pas les mettre eux aussi au banc des accusés?
Ceux qui ont lu mon livre savent bien que le génocide n'a pas commencé au soir du 6 avril 1994. Il se met en marche dès 1959. Le massacre final des Tutsi était inscrit dans l'idéologie raciste sur laquelle se fondait les régimes hutu, que ce soit celui de Kayibanda ou celui d'Habyarimana. Pendant plus de trente ans , on a traité les déportés de Nyamata de sous-hommes, de cafards, d'Inyenzi qu'il était loisible d'écraser comme des bêtes nuisibles.
Pour sauver l'honneur de l'armée française, on a condamné au bagne un innocent: il s'appelait Alfred Dreyfus. Pour sauver l'honneur compromis de l'armée française, on tente de déstabiliser un pays qui a besoin de tous les siens pour se reconstruire.
Je suis Française tout autant que Rwandaise. Cette langue française que j'ai employée pour donner une voix à ceux qui sont tombés dans les églises ou les marais de Nyamata, je ne veux pas qu'elle devienne celle des négationistes et des génocidaires.
Scholastique Mukasonga
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